Il faut sauver notre recherche scientifique par Henri Audier |
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La guerre américaine en Irak, le mépris manifesté par l'administration Bush pour l'opinion mondiale, l'incapacité de la vieille Europe à faire contrepoids à la décision unilatérale des Etats-Unis découlent, bien sûr, de la suprématie économique, politique et militaire de ce pays. Mais celle-ci est d'abord la conséquence d'une domination scientifique et technologique. Cette suprématie n'est pas sans aspects contradictoires. Si elle a conduit aux armes les plus sophistiquées, de Hiroshima aux Tomahawk, il conviendrait de ne pas oublier le fantastique rôle de la recherche américaine dans l'accroissement des connaissances, des sciences aux humanités, dans les progrès considérables de la biologie et de la médecine, ou dans la révolution informatique. Absolue après la guerre, cette suprématie américaine s'est lentement effritée entre 1960 et nos jours. En témoignent la percée d'Airbus ou d'Ariane comme la décroissance continue du nombre relatif des publications scientifiques américaines dans la production mondiale (-16% dans les quinze dernières années), ce qui n'enlève rien à l'excellence de cette recherche. Le redressement des pays européens et la résurgence du Japon ont été, dans un premier temps, les raisons de cette évolution. suite... |
Colonne 2 Les cartes sont redistribuées depuis quelques années
pour trois raisons : |
Colonne 3 - La « vieille » Europe s'enlise progressivement
depuis 1990. Incapable de donner leur place à ceux qui
sont formés par la recherche, elle a presque deux fois
moins de scientifiques par salarié que les Etats-Unis
et beaucoup moins que le Japon, d'après un rapport récent
de la Commission européenne. Ce même rapport indique
que 400 000 chercheurs et ingénieurs européens
travaillent aux Etats-Unis. Aujourd'hui, il faudrait augmenter
de 50 %, en moyenne, l'effort de recherche des pays européens
pour atteindre 3 % du PIB pour la recherche et rattraper les
Etats-Unis et le Japon. La France est l'un des plus mauvais élèves
de l'Europe. Loin de regarder cette vérité en face,
et comme pour justifier la chute abyssale des moyens de notre
recherche civile publique, le ministère chargé
de la recherche reprend l'argumentaire d'un pamphlet récent
: la recherche publique française serait celle qui coûte
le plus cher au monde, et ce pour des résultats «
minables ». A périmètre identique, le financement
public français de la recherche civile est l'un des plus
bas d'Europe. A chaque alternance politique, les ponctions faites
par les gouvernements de droite sur le budget de la recherche
viennent compenser les trop modestes augmentations accordées
par les gouvernements de gauche. |
| Il est temps d'en finir avec ce suicide national. Sinon, la situation actuelle ne sera qu'un avant-goût de la domination américaine sur le monde |
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Cassant le thermomètre pour masquer la glaciation, le gouvernement mélange sciemment budget et trésorerie des organismes de recherche et des universités, en additionnant crédits nouveaux et de prétendus « reports de crédits » non dépensés. Si l'on s'en tient aux chiffres officiels, en termes budgétaires, les organismes de recherche perdent déjà de l'ordre de 30 % des crédits initiaux 2002. De plus, si le gel actuel des crédits 2003 se transformait en suppression, comme c'est malheureusement probable, c'est de l'ordre de 50 % qu'il faudrait alors chiffrer la baisse en 2003, avec des conséquences gravissimes sur toute la recherche universitaire. Mais, pour tuer son chien, on l'accuse de la rage. Alors une campagne de dénigrement mensongère attaque non seulement le prétendu coût exorbitant de notre recherche publique, mais aussi « la bureaucratie des organismes publics » ou le statut de ses personnels. Il faut être clair : les scientifiques sont prêts à discuter de toutes les réformes nécessaires, mais encore faut-il que le constat de la situation soit exact. Parmi les critiques faites à la recherche publique figure la baisse du nombre de brevets pris par la France. Il y a erreur d'adresse : dans tous les pays, pour 90 % ou plus, c'est le secteur privé qui produit les brevets. suite... |
Colonne 5 L'insuffisance de l'investissement du privé dans la recherche sur ses fonds propres, un système bancaire qui a horreur du risque et qui préfère spéculer, la frilosité du capital-risque, un nombre infime des cadres dirigeants de nos grands groupes ayant une formation par la recherche, sont des raisons de nos difficultés autrement significatives. Le petit CNRS (7 % des dépenses totales de recherche !) et, a fortiori, les organismes plus modestes ou les universités, ne peuvent à eux seuls compenser ces carences et ces retards. Quant au rayonnement de notre recherche, l'indicateur le moins contestable est le nombre de publications d'un pays dans les revues internationales. Il montre que la situation de la recherche française est correcte et strictement au niveau de l'Allemagne. La part française dans le monde a même augmenté de 24% en quinze ans. Minable ? Cela signifie que nos scientifiques se sont battus pour parvenir à un niveau international honorable, malgré plusieurs crises financières aiguës, et que notre système ne mérite pas donc d'être jeté aux orties, même s'il doit être amélioré. Le problème le plus absurde pour la société, le plus douloureux humainement, le plus lourd de conséquences pour l'avenir, est celui des jeunes scientifiques. Le nombre d'étudiants dans les filières fondamentales s'écroule, le nombre de thèses en sciences de la vie et de la matière a chuté fortement. suite... |
Colonne 6 Ce n'est pas étonnant, car la thèse n'est souvent pas reconnue dans les entreprises, et les carrières universitaires et de recherche sont peu attractives. L'âge moyen de recrutement est élevé (33 ans, après cinq ans, en moyenne, d'activités post-doctorales), le salaire est modeste (de l'ordre de 1 800 euros en début de carrière, quatorze ans après le bac), les concours sont difficiles et, surtout, le nombre de postes ouverts chaque année est insuffisant et aléatoire. Pour améliorer l'attractivité de ces carrières, le précédent gouvernement avait élaboré un plan pluriannuel de l'emploi scientifique qu'il avait respecté. Cet engagement de l'Etat vient d'être bafoué. Par rapport à l'an passé, 1 000 jeunes docteurs de moins seront recrutés dans le secteur public en 2003 (25 % à 30 % de moins), dans un contexte où l'emploi dans le secteur privé baisse aussi. Quel gâchis d'envoyer au chômage ou... faire leur carrière aux Etats-Unis des milliers de jeunes scientifiques brillants, formés et indispensables au pays, dont nous disposons encore ! Et quelle contre-publicité pour enrayer le processus de désaffection pour ces carrières qui se dessine pour le futur ! Quel mépris que de refuser aux doctorants-allocataires de recherche l'augmentation de 5 % promise alors qu'ils gagnent le smic avec un niveau de qualification des plus élevés ! suite... |
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Il est temps d'en finir avec ce suicide national. Si l'Europe et la France veulent garder leur civilisation et leur culture, leur mode et leur niveau de vie, une place et un rôle dans le monde de demain, si le mot de progrès a encore un sens, il est grand temps de fixer comme, priorités l'éducation, la formation, la culture et la recherche. Sinon, la situation actuelle ne sera qu'un avant-goût de la domination américaine sur le monde, et l'Europe qui se crée entrera dans l'histoire à reculons. HENRI AUDIER est directeur de recherche, membre du conseil d'administration du CNRS et ancien membre du Conseil supérieur de la recherche et de la technologie.Extrait d'un article du monde 8 avril 03 |
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